En photographie on a 7 notes pour faire de la musique. Ca fait peu, même en ajoutant du vibrato. Passer en revue les paramètres techniques qui permettent d’être créatif (ou non) peut paraître trivial mais ça débloque parfois quand on a plus rien en tête.

 
Photo argentique noir-et-blanc, Paris pressé, ZM, HP5+
 

L’ordre d’importance ci dessous est assez générique, à chacun de l’adapter à sa vision:

 

1. Choix du film et du format

2. Focale

3. Cadrage et « timing »

4. Exposition

5. Mise au point et profondeur de champ

6. Vitesse d’obturation

7. Lumière additonnelle (d’appoint ou de modelé)

 

Presque tout peut-être altéré en post traitement. Néanmoins les vraies décisions sont gravées à la prise de vue. Nombre d’entre elles ne peuvent être modifiées après coup. Certaines comme l’exposition sont plus souples que d’autres (dans une certaine mesure) mais la plupart sont définitives au moment du déclanchement.

On ne peut cadrer plus large, changer facilement la réponse tonale d’une émulsion, modifier l’effet de compression de la focale, changer la mise au point, altérer l’impact de la vitesse d’obturation, supprimer ou ajouter une lumière de modelé etc …

Bref l’idéal pour le photographe est bien entendu d’intégrer et d’assumer tous ces choix déterminants à chaque session, chaque cliché afin de donner un sens à sa démarche ou à minima: une cohérence graphique au travail entrepris.

Malgré tout certain font un parcourt brillant sans jouer sur toutes ces notes, il faut savoir raison garder. Il est des styles qui ne requierts qu’une ou deux notes, d’autres qui en demandent plus. Le nombre de note ne défini pas la qualité de la musique !

1. Choix du film et du format

Les choix du film a bien entendu une importance capitale sur le rendu final. Que ce soit en terme de tonalité de grain de résolution ou d’esthétique: négatif à large plage dynamique (du très sombre au très clair) ou diapositive (dynamique réduite) aux couleurs éclatantes ?

En argentique le noir et blanc est bien entendu définitif et de fait c’est une décision très significative.

Le choix du médium pour un projet personnel, commercial ou artistique est déterminant. Quelque soit les domaines de pratiques il est toujours révélateur d’une intention, fusse-t-elle inconsciente.

Le choix du format est également lié à celui du film.

 
Illustration: Les formats en photographie
 

On fait généralement le choix du format 135 pour répondre à un besoin de facilité logistique: légèreté + encombrement minimum. Mais également parfois pour accentuer la présence de grain dans l’image, l’écrasement de la réponse tonale  ou encore une plus faible résolution. A l’inverse on se dirige vers le moyen ou grand format entre autre pour une tonalité plus riche et une plus grande résolution.

 

HP5+ en 135 surexposée développée au Rodinal = grain prononcé

Photo argentique noir et blanc, ciel, mer, bateau, Leica M3, HP5+
 
 

L’inconvénient de ce format comme on le voit est la limitation à seulement deux formats natifs: le célèbre 2×3 et le format panoramique (24 x 65) moins répandu.

Il existe d’autres formats plus petits (110), plus grands, et spéciaux (620, 127 etc …) mais ils sont désormais tellement difficiles à trouver que je les ai homis.

On constate ici le vaste choix offert par l’univers argentique. Le numériste lui est incomparablement plus limité dans son espace. Il reporte généralement ce manque de choix lors de la prise de vue sur une certaine flexibilité en post production.

A nouveau si le numériste n’a pas établi ses choix au moment de la prise de vue il perdra beaucoup de temps derrière l’ordinateur à tergiverser sur son rendu à posteriori. Quand l’argentiste fait la même erreur il est souvent réduit à chouiner comme un petit qui a perdu son doudou …

De plus en numérique il n’y a que deux choix de format natif: le 2×3 en 135 et le 6×4.5 en moyen format (oui je passe le 4×3 à la trape …). Pour les autres il faudra nécessairement en recourir à un recadrage.

Le problème des choix créatifs fait à posteriori est qu’il est difficile de discerner la « bidouille pifométrique » de la réelle intention créative. Soit-elle de profiter d’un artefact du processus car  l’aléa n’est pas exceptionnel (*) ou de tirer tous les bénéfices d’une experience authentiquement acquise.

(*) en argentique selon le procédé utilisé il est parfois difficile voire dans certains cas quasi impossible de tout maîtriser.

En bref: ce premier critère technique Film/Format dicte souvent le type de boitier qui sera utilisé.

2. Focale

Ici on choisit un angle de vue, réduit pour les télé-objectifs, large pour les grand-angles. Mais on choisit surtout une compression, c’est à dire la façon dont les différents plans de l’image vont contribuer à définir sa « structure ».

Pour le « petit format » 35mm:

Dans le cas des objectifs grand-angles (donc de focales courtes < 35mm) tous les plans de l’image sont très, voire excessivement séparés au point d’être déformés pour les ultra grands-angles.

Dans le cas des téléobjectifs (focales longues > 80mm) tous les plans de l’image ont tendances à s’écraser les un contre les autres. C’est à dire que plus la focale est longue moins on a le sentiment qu’un éloignement existe entre les premiers et derniers plans. Tous les plans sont comprimés, compressés les uns aux autres.

Les focales dites standards sont situées entre 35mm (semi grand angle) et 50mm. La focale standard de référence étant 43mm qui correspond à la diagonale d’un cliché 24x36mm. C’est la gamme de focale qui a le plus succès car le taux de compression est raisonnable et relativement proche de la vision humaine (cf photo ci-dessous, l’arrière et l’avant plan ont un rapport naturel).

 
 

Focale:35 mm, F/5.6, EOS 1 V, Tri-X

Photo argentique noir et blanc cigarette EOS1 V Tri-X
 
 

En réalité c’est beaucoup plus la compression qui semble naturelle dans cette gamme de focale, que l’angle de vue ! C’est une confusion qui est très répandue bien que quiconque peut s’apercevoir en mettant l’oeil derrière un 50mm ou un 35 mm que notre angle de vue est bien différent !

En bref: les raisons du choix d’une focale vont bien au delà du simple angle de vue.

3. Cadrage et « timing »

 

un timing pas trop nul…

Photo argentique noir et blanc, avion, Leica M3, Tri-X
 
 

Ce point semble être le plus trivial et pourtant! certains photographes dont le célèbre Henri Cartier-Bresson ont bati une carrière entière sur ce seul et unique critère: le mariage de la composition et de l’instant décisif.

 
 

 Ceci n’est pas une tentative de m’associer à HCB …

juste une compo « progressiste » dans mon humble parcours …

photo-argentique-noir-et-blanc-pied-seau-sable
 
 

En bref: ne pas négliger les choses les plus simples: un cadrage assumé, original et/ou un « timing » judicieux

4. Exposition

Encore un point très simpliste au prime abord. Néanmoins l’atmosphère dégagé par le même cliché éclairci ou assombri est dramatiquement différent. Il est impossible d’en convaincre qui que ce soit avant de l’avoir éprouvé soi-même.

La silhouette (sous exposition du sujet par rapport au fond) ou le contre jour (sur exposition du sujet par rapport au fond) sont deux choix opposés dans une même situation.

 

mise en silhouette de l’avant plan

photo-argentique-dramatic-sky-leica-m3-trix-001
 
 

Pour autant ce n’est pas aussi trivial que cela car en argentique le niveau d’exposition se travaille en conjonction avec le contraste du négatif révélé lors du développement. Donc certains choix de prise de vue conduiront à une esthétique définitive, particlièrement si le contraste induit est fort.

 

Contre jour intérieur contraste élevé, Portra 160

Photo argentique, portrait, Julien Manicon, EOS1 V, Portra 160
 
 

On peut également superposer plusieurs clichés en exposant toujours la même partie de film.

 

Exposition multiple, involontaire…

Photo argentique noir et blanc, portrait, double exposition, Kareem Felouki, Hasselblad500C, Tri-X
 
 

En bref: ici aussi ne pas négliger les choses les plus simples, certaines photos ne fonctionnent que par le choix de l’exposition qui en a été fait.

5. Mise au point et profondeur de champ

A l’évidence la mise au point est un facteur critique en photographie. c’est d’ailleurs l’un des premiers critères qui éloigne la photographie de la peinture (ou tout est peint net, sauf pour le courant hyperréaliste).

On l’utilise bien entendu pour diriger l’oeil du spectateur vers ce qu’on veut lui montrer.

 

Mise au point sur les yeux, profondeur de champ au minimum

Photo argentique noir et blanc, Portrait, Angèle Hervé, RZ67, Tri-X
 
 

Une des façons de souligner cette mise au point est de réduire la profondeur de champ. Cela peut aller jusqu’à l’expression naïve (au sens contemplative du terme) où tout est flou sauf le sujet.

L’absence de nuance d’un choix extrême peut se réveler être un handicap dans l’expression tout comme une décision esthétique qui s’intègre dans un tout.

En bref: refuser les dictats mais garder à l’esprit qu’une profondeur de champ étendue exige plus de subtilité dans la composition.

6. Vitesse d’obturation

Avec ce paramètre on rentre dans l’expression ou non du mouvement.

Grâce au bon choix de vitesse on peut à loisir figer le sujet avec une vitesse d’obturation élevée. Ou bien laisser le temps au film de capturer la trainée du mouvement au moyen d’une vitesse lente.

 

filé ou « panning » vitesse < 1/30 sec.

Photo argentique, Saint-Lazare, Paris pressé, passante, ZM, HP5+
 
 

l’univers des possibles en vitesse lente est plus large que celui des rapides. En effet on peut explorer toutes sortes de techniques créatives qui permettent de rendre le mouvement comme il ne peut être perçu par l’oeil:

  • mouvement du sujet ou de l’environnement: la trainée
  • mouvement du photographe: le flou de bougé à la main, au cadrage, zooming etc …
  • mouvement des deux: le filé ou « panning »
  • mouvement de la lumière: « light painting »

7. Lumière additionnelle

Certes la grotte rend nécessaire l’utilisation de lumière. Mais elle n’est plus additionnelle, elle devient primaire. On rentre alors un peu plus dans une logique de studio.

Mais en dehors de ce cas particulier, intégrer une lumière supplémentaire dans la structure de l’image est un choix qui peut s’avérer payant pour tirer le meilleur parti de la lumière ambiante. Ou bien s’affranchir d’une situation désavantageuse.

 

Flash + lumière ambiante, FP100C, négatif récupéré

Photo argentique, portrait, instantané, flash, négatif, FP100C
 
 

Une lumière additionnelle peut être:

  1. un réflecteur
  2. une torche
  3. un flash

On peut l’utiliser pour :

  • déboucher des ombres
  • créer ou réhausser un modelé (faire apparaître des formes)

En bref: c’est encore une fois un choix primordial qui ne pourra être gommé ou rajouté en post traitement, notamment dans le cas du modelé.

Conclusion

Toutes les techniques de prise de vue créatives se résument vraiment à ces 7 paramètres et quelques variantes malines que j’ai pu omettre! Ca veut surtout dire que la créativité repose avant tout entre nos mains et que le nombre de boutons sur l’appareil n’y changera rien !